La violence

Avril 2008

Il y a toujours mort d’homme à l’origine de l’ordre culturel.

 René Girard La Violence et le sacré

 

La violence n’est pas un moyen parmi d’autres d’atteindre la fin

mais le choix délibéré d’atteindre la fin par n’importe quel moyen.

 Jean-Paul Sartre Cahiers pour une morale

            Sous des appellations et des visages multiples la violence terme parfois entouré d’un flou sémantique habite notre quotidien. La violence est loin d’être un concept univoque ; sans doute faudrait-il la caractériser au pluriel : les violences. Si l’on considère que la violence est une donnée universelle caractéristique de la nature humaine on conviendra que ses manifestations physiques ou symboliques sont nombreuses et variées. La violence n’est pas du tout la même si l’on pense aux agressions physiques et psychiques à la torture à la légitime défense au racisme à l’autoritarisme d’une hiérarchie à la guerre à la colonisation au terrorisme. La violence semble n’avoir jamais été aussi présente qu’aujourd’hui si bien que l’on ne sait plus si la violence observée sous toutes ses formes frappe plus régulièrement notre société ou bien si c’est notre manière de la percevoir qui a changé.

violence

            Certaines manifestations de la violence sont présentes si régulièrement dans toutes les sociétés qu’elles sont considérées comme des données biologiques ou des constantes anthropologiques : selon Bergson la guerre est naturelle. « L’instinct guerrier est si fort qu’il est le premier à apparaître quand on gratte la civilisation pour retrouver la nature » écrit-il. On pourrait même penser que ce que nous appelons temps de paix n’est en fait qu’un armistice entre deux guerres.

            La violence est en fait inséparable de la manifestation de la vie elle-même. Vie et violence ont en français la même racine. De même en grec : la vie est bios et la violence bia; Calliclès dans le Gorgias de Platon inscrit la logique de la violence comme moyen de domination dans une sorte de loi naturelle. Selonlui si dans la nature c’est le plus fort qui domine alors il est « juste » que dans la société humaine il en soit de même ! Cette logique naturelle de la violence s’appuie sur l’idée d’une confiance systématique donnée à la domination du plus fort à celui qui précisément sait user de la violence.  Certes on pourrait attribuer la violence en partie à une origine naturelle. Cependant nous devons nécessairement remonter vers des relations symboliques. René Girard le théoricien de la violence explique que du point de vue de la religion de la mythologie ou de tous les rituels primitifs le conflit et la violence font partie intégrante du sacré. 

          

 Contenue par les règles sociales et morales et pourtant toujours prête à surgir la violence est révélatrice de l’étrange contradiction de la condition humaine : l’être humain ne parvient à vivre sa relation à autrui que d’une manière conflictuelle. Ce que l’on désigne par violence serait cette intensité du heurt entre les hommes lorsqu’ils tentent par la force brutale d’intimider d’autres hommes les dominer les réduire par l’humiliation ou le meurtre. Le recours à la violence serait alors pour l’homme une façon de faire taire en lui le sentiment de sa propre fragilité car les hommes sont souvent les plus cruels là même où ils se sentent les plus menacés. La violence s’avère alors selon certains penseurs comme une compensation aveugle et irrationnelle à tout ce qui n’est pas vraiment achevé dans la nature humaine.

             Notre psychisme serait entièrement dominé par la violence soutenait Freud. Dans sa première topique il explique la violence à partir de la théorie du refoulement ; les réactions et l’explosion émotionnelles expriment souvent de manière violente la répression du désir. Il y aurait ainsi une relation intime qui s’établit entre la violence et la frustration.  Freud dans sa deuxième topique radicalise son interprétation de la violence ; il imagine un affrontement entre deux pulsions fondamentales la pulsion de vie Eros et la pulsion de mort Thanatos. La vie psychique de l’homme n’est qu’une oscillation perpétuelle entre ces deux pulsions et toutes les conduites humaines comportent cette ambiguïté. Si on généralise en disant que tous les modes de comportement humains sont réductibles à ce modèle on réaliserait que la violence est consubstantielle à la vie psychique qu’il y a en l’homme selon Freud un « besoin inné d’agression » qui est lié à la pulsion de mort et au caractère prédateur du désir. Aussi Freud donne-t-il à la formule de Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme » un sens psychologique en plus de son sens politique.

            Ce qui est vrai à l’échelle de l’individu l’est également à l’échelle de toute la société. La violence pourrait devenir institution et moyen de gouvernement (régimes totalitaires états bellicistes etc.) ; on parlerait parfois d’une civilisation de la violence. Évidemment la formule « civilisation de la violence » est contradictoire pourtant elle montre que certains régimes politiques (tel que le régime de la Terreur) sont fondés sur une organisation systématique de la violence. Par delà ces cas extrêmes la violence peut apparaître dans le processus de l’histoire universelle comme un moyen d’action un embrayeur qui provoque un changement ou qui l’empêche. La violence de ce point de vue est une résultante nécessaire de l’évolution d’une communauté d’hommes elle devient alors un véritable de moteur de l’Histoire. « La violence est l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle » disait Karl Marx.

            Si une communauté d’hommes a besoin de conserver son identité le devenir de l’histoire est lui inévitablement centrifuge. L’histoire de toute grande idéologie politique ou religieuse est faite de bifurcations et de ruptures qui l’éloignent de ce qu’elle était à l’origine. Souvent ces bifurcations s’accomplissent dans la violence qu’on qualifierait selon le point de vue de révolutionnaire ou de terroriste. L’une des formes les plus dangereuses que revêt la violence de nos jours est celle du terrorisme religieux qui se présente comme une idéologie qui justifie et légitime le recours à la violence comme moyen nécessaire au nom de la guerre sainte. Lorsque l’intégrisme s’infiltre dans l’espace religieux (ou dans celui de l’idéologie politique) la violence se donne à elle-même une justification sans faille. En dépit des atrocités qu’ils commettent des hommes peuvent alors éprouver le sentiment d’être absolument dans leur droit. 

            « La violence écrit Sartre implique donc la confiance dans le bien mais au lieu de penser le bien comme à faire elle le pense comme à délivrer. Paradoxalement donc la violence se présente comme le moralisme absolu ». Ainsi toutes les formes de terreur peuvent naître (les guerres saintes les guerres de religion les génocides et tous les fanatismes en somme) au nom de cet absolu dont parle Sartre que ce dernier soit le divin ou dans un autre contexte la race ou le sens de l’Histoire. Les guillotines les bûchers et plus proches de nous les attentats et le terrorisme d’Etat peuvent fonctionner en paix puisqu’ils se sont exonérés de leurs crimes en s’accordant une telle justification. Les formes les plus terrifiantes de la violence sont celles qui s’auto-légitiment en se présentant comme le bras séculier de Dieu ou de l’absolu dans l’Histoire.

            La XIe Rencontre Internationale de Carthage organisée par l’Académie Beit el-Hikma du 7 au 1 avril 2008 a pour but d’aborder par une approche pluridisciplinaire les multiples manifestations de la violence. Notre réflexion voudrait croiser les dimensions psychologique morale religieuse et politique de la violence. A titre indicatif voici les trois principaux axes de réflexion du colloque proposés ici sous forme de questions qui seront sans doute au cœur du débat :

 

1- Violence et agressivité : L’homme est-il naturellement violent ? Existe-t-il une biologie de la violence ?  Faut-il nécessairement invoquer l’inconscient ou la pulsion de mort comme origine des comportements violents? L’inconscient est-il par nature bestial ou bien ne le devient-il pas à la suite d’une histoire traumatique? Toute force est-elle violence ?

 

2- Les philosophies et les croyances religieuses face à la violence : aujourd’hui la montée des violences intégristes reposant souvent sur ce qu’on appelle un délire de pureté nous pousse vers des interrogations inquiètes: l’intégrisme est-il la pente naturelle des religions ? Y a-t-il des religions plus violentes que d’autres ? Dans quelle mesure la religion pourrait-elle parfois légitimer ou justifier le recours à la violence ? notre avancée ne nous pousserait-elle pas plutôt à mettre la religion au service de la paix et nous inciter à en faire un moyen d’apaisement universel ?

 

3- Violence et histoire géopolitique : Le pouvoir politique est-il nécessairement violent ? La violence peut-elle être considérée comme un véritable moteur de l’histoire ? Existe-t-il un pouvoir fondateur de la violence dans l’histoire d’une nation ? Tout militantisme politique ou idéologique est-il inévitablement violent ? Quelle place pourrait avoir aujourd’hui le concept de non-violence dans la résolution de certains conflits ? Comment « assagir » l’homme ? Par l’éducation ? Par une meilleure prise de conscience des devoirs et des droits ? En conférant aux mass medias un pouvoir moral et pédagogique qui n’aurait jamais dû être perdu de vue ?

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